Le temps est relatif, a dit Albert Einstein. Mais que
pensez-vous de personnes sur qui le temps n'a pas d'emprise. Qui, à travers les
siècles, ne prennent ni ride, ni cheveux blancs ? Vieux rêves d'immortalité,
anciennes légendes mythologiques me répondrez-vous. Et si je vous disais que je
suis l'un d'eux. Que je suis immortel. Un fou de plus sur notre planète ? Faux.
Là encore, " immortel " est relatif. Immortel dans le sens où on ne vieillit
pas, les années n'ont pas d'emprise sur nous. Immortel dans le sens où un
couteau transperçant notre cœur n'aura pas de conséquences sur notre vie. Mais
mortel dans le sens où la décapitation nous tue. Il existe un Jeu. Qui n'a rien
d'un jeu. Et qui existe depuis que l'homme se souvient. Dans ce jeu, un seul mot
d'ordre : il ne peut en rester qu'un. Un seul. Le dernier. Celui qui aura la
réelle immortalité. Jusqu'à Armageddon.
Mon nom actuel est Ethan Anderson. Ce n'est qu'un pseudonyme parmi tant d'autres. Mon nom réel est Laïos. Mais je ne le porte plus depuis longtemps. Très longtemps. Depuis trois mille cent quatre-vingt cinq ans exactement. Depuis ce fameux jour. Le jour où je suis mort. Le jour où mon peuple est mort. J'avais vingt-cinq ans à l'époque. Cela me paraît hier. Je sens encore l'odeur des toits, des maisons dégageant une âcre fumée épaisse et suffocante, s'embrasant telles des feuilles sèches jetées dans un feu, j'entends encore les cris des habitants, des cris de désespoir et de terreur face au massacre. Des visages effrayés. Des figures de cauchemars pillant la cité. Et le cheval. Ce cheval si fier qui causa notre perte à tous. Je revois encore le soleil qui se leva ce jour-là parmi les décombres encore fumantes de ma ville. Il m'avait semblé différent. Sa rougeur et sa mélancolie découvrant un horizon qui avait changé à tout jamais. J'étais immortel. Troie n'était plus. On était en 1184 avant J.C.
Le voyage en avion avait été particulièrement long. Il lui avait semblé
que des siècles s'étaient écoulés depuis qu'il avait quitté Sydney en direction
de Londres. Le pluvieux temps britannique, auquel il n'avait jamais réussi à
s'habituer, l'accueillait avec une bruine glaciale qui achevait de le réveiller.
L'aéroport de Gatwick était aussi peu accueillant qu'à l'accoutumée.
Il
sentit un buzz. Katherine l'attendait à la sortie, porte 3. Elle paraissait
aussi peu apprécier le temps anglais que lui à en juger par sa mine renfrognée
et par son anorak remonté jusqu'aux oreilles. C'est à peine si elle lui adressa
un sourire d'accueil. Elle se détourna immédiatement qu'il l'eut rejoint.
_
Ravie de te voir enfin arriver, Ethan. Cela fait deux heures que je poirote. Je
commençais à désespérer.
_ L'escale à Buenos Aires a duré plus longtemps que
prévu, dit-il sur un ton d'excuse.
_ Je déteste Londres.
_ Tu n'es pas la
seule.
_ Pourquoi nous avoir donné rendez-vous ici alors ?
_ Je n'ai rien
fait. Henri m'a téléphoné hier, ou avant-hier, je ne sais pas avec le décalage
horaire… C'est lui qui m'a demandé de venir.
_ Il a dit pourquoi ?
_ Non.
Juste que c'était très important. Connaissant Henri, je veux bien le
croire.
_ Sais-tu que j'étais assise tranquillement sur une petite plage
privé en Tunisie en plein soleil, il y a vingt-quatre heures ?
_ Sais-tu que
j'étais aux côtés d'une ravissante mannequin, en train de siroter un cocktail,
sur les bords d'une piscine, il y a vingt-quatre heures ?
_ Si ce n'est pas
important. Je te jure que je lui coupe la tête.
Ethan sourit en montant dans
la voiture.
_ Tu auras ma bénédiction.
Henri Lagrange, aristocrate français, émigré en Angleterre durant la
révolution de 1789, s'occupait actuellement d'une librairie en ruine, au coin de
deux ruelles dans le même état que la boutique. Ethan lui avait bien proposé de
l'argent pour acheter un nouveau magasin, ou du moins faire quelques
réparations, mais Henri n'avait rien voulu entendre.
_ Je déteste cet
endroit. C'est trop glauque. Crois-tu réellement que des clients oseraient se
risquer jusque là pour acheter quelques bouquins datant du siècle dernier ?
soupira Catherine.
La bruine s'était transformé en pluie bien réelle. Ils
étaient trempés. Aucun d'eux n'avaient pensé à prendre un parapluie, et le taxi
avait refusé de les laisser plus prés dans l'impasse, car il était déjà tard.
Pour comble de malchance, personne ne répondait au bruit de sonnette sur
laquelle Catherine ne cessait d'appuyer.
_ Génial, grogna Ethan en observant
les fenêtres du haut, d'où aurait dû percer de la lumière si le français avait
été là.
Ils ne ressentaient aucun présence. Mais chacun des deux savaient que
cela ne voulait rien dire : le buzz était quelque chose d'aléatoire, variant
selon la pression atmosphérique et d'autres phénomènes physiques dont les deux
immortels n'avaient que des notions très limitées - mais Roman Svilatcik, un
scientifique immortel avait étudié tout au long du XXème siècle ce genre de
phénomène, et les deux avaient lu - plus que compris - le rapport
final.
Catherine s'appuya contre la porte. Elle posa sa tête en arrière et
ferma les yeux. L'eau avait rendu son long manteau beige quasi transparent, et
sa fine épée de voyage était maintenant clairement visible. Ses mèches blondes
s'étaient collées sur son visage, les gouttes perlant le long de son nez. Ses
lèvres avaient pris ce petit rictus qu'elle prenait toujours lorsqu'elle était
contrariée.
_ Bon. Je te propose d'aller à mon appartement pour la nuit. Il
n'est pas là.
_ Ce seraient des avances ?
_ Tu préfères rester là sous la
pluie sans doute ? murmura-t-il avec un air exaspéré.
_ On pourrait essayer
d'entrer, déclara-t-elle en se penchant vers la vitre pour tenter de distinguer
quelque chose à l'intérieur dans la pénombre.
_ Et l'alarme ?
_ Voyons.
C'est de ce bon vieux Henri que nous parlons. L'homme qui peine à passer à
l'électricité. Alors une alarme…
Ethan secoua doucement la tête avec un léger
sourire.
_ Ecarte-toi, dit-il.
Il avait sorti une lampe de poche. Le
rayon lumineux se fixa sur la serrure de la porte d'entrée du magasin.
Contrairement à tous les commerçants ordinaires, Henri Lagrange rejetait la
devanture en fer, et gardait la mode des boutiques du siècle dernier. La porte
était telle une porte d'entrée, et, de vieux modèle, elle était facile à forcer
pour quelqu'un comme Ethan.
En le voyant sortir ce qu'elle appelait " l'ouvre
porte ", Catherine poussa un cri.
_ Tu te promènes toujours avec cet attirail
sur toi ?
Penché sur la serrure, Ethan lui répondit d'un ton distant :
_
Je savais que j'avais rendez-vous avec toi, chérie.
_ Tu m'en veux encore
pour la dernière fois ! s'exclama-t-elle en se plantant à ses côtés.
_
Pourquoi t'en voudrais-je ? demanda-t-il en se redressant, et en ouvrant la
porte.
Il l'invita galamment à entrer.
_ Je sais très bien que tu n'a pas
apprécié Charles.
_ Charles, Martin, Kevin, Bamboula… énuméra négligemment
Ethan en cherchant l'interrupteur.
_ Bobula ! rectifia Catherine. Et il était
charmant ! C'était un vrai shaman de sa tribu.
_ Quelle tribu ? Celle des
escrocs en tout genre ?
_ Ne soit pas de mauvaise langue veux-tu ? Je
l'aimais bien.
_ Il m'a dérobé pour prés d'un million de dollars de
bijoux.
_ Vu qu'il y a eu le crack de Wall Street trois jours plus tard, je
ne pense pas qu'il ait pu réellement en profiter.
Ethan trouva enfin
l'interrupteur. Le spectacle qui s'offrit à eux coupa net la dispute. Un bazar
indescriptible régnait dans la libraire. Mais les livres à moitié déchirés et
noircis ne laissaient pas de place au moindre doute : un quickening avait eu
lieu ici. Instinctivement, les deux immortels étaient sur leurs gardes. Ils
avancèrent dans ce qui avait dû être un champ de bataille. Ce fut Catherine qui
trouva en premier l'origine du Quickening.
_ Oh mon Dieu ! s'exclama-t-elle
en se sentant défaillir.
Ethan reconnut le corps décapité d'une personne qui
avait été son ami. Un ami étrange certes. Mais un ami sincère. Et combien en
comptait-on à travers le monde ?
_ C'est pas vrai… soupira-t-il en
s'agenouillant prés du corps.
Cela s'était passé il y a plusieurs heures
déjà. A la rigidité du corps, Ethan aurait dit une demi-douzaine d'heure. Il
restait quelques relents du quickening dans la pièce. Un médecin légiste serait
probablement plus précis que lui.
Catherine restait sur le côté. Elle fixait
sur le corps sans pouvoir s'en détacher. A l'évidence, elle était très choquée.
Ethan oubliait parfois sa fragilité. Elle était encore jeune… Il tira une des
nappes de dessous la grande bibliothèque, et en recouvrit le cadavre.
Il alla
chercher un verre d'eau pour Catherine. Son ancienne étudiante repoussa le
récipient d'un geste mécanique.
_ Quelque chose de plus fort, s'il te
plaît.
Il lui tendit une bouteille de vodka, en priant pour qu'elle ne se
soûle pas. Il n'avait pas besoin de ça aujourd'hui.
Catherine partit au fond
du magasin, la bouteille à la main, le pas traînant.
Une heure plus tard, ils pénétraient dans le petit appartement en
centre-ville d'Ethan. Catherine s'était murée dans un mutisme qui inquiétait son
ami. Il ne lui demandait pas de prendre ça de manière impassible, mais être
aussi affectée n'était pas non plus une bonne chose. Londres était une ville
dangereuse. Une immortelle en pleine déprime n'y avait pas sa place.
Il la
mit au lit comme une enfant. Elle se laissa faire. La vodka lui avait assombri
les pensées, et l'abrutissement la gagnait.
Ethan lui laissa un mot, et
ressortit après s'être rapidement changé. Une seule question, presque une
obsession : Qui ? Il n'en avait pas la moindre idée, pas le moindre début de
piste. Est-ce que ça avait un rapport avec le fait que Henri lui avait demandé
de rentrer précipitamment ? Ou tout simplement le Jeu ?
En ouvrant sa porte, Hughes Marshall crut défaillir. Il pâlit.
_ Qu'est-ce
que… ?
_ Je veux savoir qui a tué Henri Lagrange.
_ Je ne suis pas votre
indic' perso, Anderson !
Ethan lui saisit le bras, le forçant à re-rentrer.
Il ferma la porte derrière lui. Son regard avait pris une teinte mortelle.
_
Je vous conseille de me le dire sans trop de résistance.
_ Nous avions un
accord ! s'exclama le guetteur avec énervement. Je ne vous suivais pas en
Australie, et vous faisiez comme si vous ne connaissiez rien des guetteurs
durant mon épreuve de confirmation !
_ Il a été tué il y a quelques
heures.
_ Alors cela ne sera probablement pas déjà ajouté.
Le visage du
guetteur était plus blanc qu'un linge. Anderson était son deuxième immortel. Son
premier, Jacob Sanders, avait été tué il y a six ans, au Caire. On lui avait
confié comme deuxième mission un immortel qui avait plutôt l'habitude d'échapper
à ses guetteurs, et dont le millénaire de vie ressemblait à une tranche de
gruyère, tant les trous existaient dans ses Chroniques. Marshall avait vite
compris la raison de ces blancs : Ethan Anderson connaissait tout des guetteurs.
Les tatouages, leurs méthodes, la hiérarchie… Marshall soupçonnait l'immortel
d'avoir été lui-même guetteur autrefois. Mais il n'avait aucune preuve.
Ethan
lui avait faussé compagnie le deuxième jour de surveillance. Une semaine plus
tard, il se présentait de lui-même au domicile de Marshall, manquant de
provoquer une crise cardiaque chez l'infortuné guetteur. Il avait été très clair
avec Marshall : il acceptait de se laisser guetter sous certaines conditions,
mais il pouvait exiger l'effacement de certaines choses de ces chroniques.
Ce n'était pas très glorieux de se faire repérer dés la première semaine par
son immortel. Et d'apprendre qu'Anderson savait pour les Guetteurs n'avait pas
arrangé les choses. Il y a 6 ans, le scandale " Joe Dawson " éclatait juste. Les
Guetteurs renégats, les tensions immortels-guetteurs étaient à leur maximum.
Comment Marshall aurait-il dû réagir ? Oser en parler à sa hiérarchie dans le
contexte actuel, et rajouter ainsi de nouveaux soucis ? Marshall avait pensé à
sa carrière, au tribunal où il risquerait de passer vu l'état des choses. Il
s'était tut, avait passé un accord tacite avec Anderson ; et l'immortel et le
guetteur avait chacun regagné leur route. Néanmoins, Anderson l'avait contacté
plusieurs fois au cours de ces dernières années. La plupart du temps pour
connaître des nouvelles de certains immortels. Mais jamais aucune interférence
avec le Jeu lui-même.
En début de mois, un enquêteur avait été dépêché de
Paris pour évaluer les compétences de chacun des guetteurs en poste à Londres.
Marshall avait fait promettre à Anderson de ne rien faire qui risquerait de
l'incriminer durant cette période.
Et voilà que l'immortel débarquait chez
lui et lui demandait de rompre son serment sous les yeux du contrôleur… De mieux
en mieux…
Marshall se dégagea de la pression d'Anderson.
_ Je ne peux pas
faire ça ! Je suis un guetteur !
_ Raison de plus. Marshall, je veux savoir
qui l'a tué. Je regretterais d'en venir à d'autres moyens.
_ Vous me menacez
?
_ Rien de tel. Je veux savoir qui l'a tué ! répéta Ethan.
Brusquement,
il se détourna, laissant un Marshall encore tremblant. Le regard d'Ethan balaya
la pièce. Elle était spacieuse, mais pauvrement meublé. Seule une grande
bibliothèque posée contre le mur, cachant à moitié la fenêtre, sauvait
l'honneur. Ethan se dit que la société des guetteurs était vraiment en perte de
vitesse au cours de ce XXème siècle.
Marshall observa d'un air pensif
l'immortel, alors qu'il remettait son pull correctement. Il s'était toujours
senti mal à l'aise devant Anderson. Bien sûr il était le seul immortel qu'il ai
jamais rencontré face à face. Mais il y avait quelque chose d'autre qui le
gênait. Parfois, quand il lui parlait, il avait l'impression d'avoir à faire à
un jeune homme sans expérience, impétueux et passionné - Anderson étant mort
jeune, cela ne faisait qu'accentuer le sentiment, puis, l'instant d'après,
c'était quelqu'un de froid et presque cruel qu'il avait en face de lui. Lequel
des deux était vrai ? Probablement aucun. Mais cela ne contribuait pas à calmer
Marshall. Il n'aimait pas se retrouver dans la même pièce qu'Anderson, et cela
ne changerait probablement jamais.
Toujours très classe, Ethan Anderson
portait la plupart du temps des vêtements dont le prix ferait frémir n'importe
qui. Ce n'était un secret pour personne que l'immortel était riche. Très riche.
La question était de savoir d'où lui provenait toute cette fortune. Mais là
encore, les enquêtes menées au cours des cinquante dernières années n'avaient
pas abouti à des résultats très probants. Anderson avait connu sa première mort
tôt. Les spécialistes des guetteurs ne lui donnaient pas plus de 27 ans. Il
avait des cheveux sombres, mais pas noirs : quelques reflets roux trompaient un
observateur peu avisé. D'un teint plutôt pâle, ces yeux verts ressortaient, et
lui donnait un regard très expressif, qui était à la fois envoûtant et
mystérieux, d'une profondeur que l'on ne trouvait que chez les immortels.
C'était d'ailleurs ce magnétisme, ce charisme qui avait en premier interpellé
Marshall. Anderson était un brillant orateur, il savait capter l'attention des
gens, leur intérêt. Sur un classement effectué officieusement par les femmes de
la branche recherche des Guetteurs de Londres, Anderson faisait partie du " top
5 des immortels les plus sexy ". D'ailleurs, Marshall se demandait si la rumeur
de l'existence d'un tel classement n'avait pas précipiter l'arrivée du
contrôleur de Paris.
_ Très bien, murmura-t-il en écartant les bras en signe
de défaite. Je vais me renseigner. Je vous appelle dés que j'ai quelque chose,
mais pour l'amour du ciel, ne m'adressez plus la parole jusqu'à la fin de
l'inspection.
_ Promis, déclara Ethan avec un sourire de remerciement en se
dirigeant vers la porte.
Il sortit sans se retourner.
Il devait être plus de deux heures maintenant. Il avait cessé de pleuvoir,
mais l'air restait chargé d'une humidité désagréable. Le goudron reflétait les
lumières des lampadaires, éblouissant presque par moment. Les rues étaient
désertes, mis à part quelques âmes en peine, et ivrognes qui quittaient leur bar
de prédilection pour se lancer dans le grand Londres de la nuit et de la
bière.
Ethan marchait sans but précis. Il avait quitté le domicile de
Marshall à pied, et avait négligé sa voiture qu'il avait laissé sur un parking
prés de chez le guetteur. Malgré la lourdeur ambiante, un air vivifiant,
fugitif, passait dans les rues de la capitale britannique. Ethan n'aimait pas
Londres. Du moins pas le Londres de maintenant, où les nouvelles constructions,
les buildings à l'architecture de pointe, côtoyaient les anciens pavillons, et
les demeures du temps du Grand Empire Britannique.
L'atmosphère qui se
dégageait de la ville était un curieux mélange malsain. Peut-être sentait-il une
similitude avec ce qu'il éprouvait au fond de lui-même et cette cité étirée
entre deux pôles, deux moments, deux périodes de son histoire.
La Tamise
était toujours aussi plate. Toujours aussi calme. La lune se reflétait sur l'eau
trouble, dévoilant des remous imperceptibles. Ethan repensa à Henri Lagrange.
Cet aristocrate qui avait quitté la France au moment de la Terreur, en 1993,
s'embarquant tel un clandestin sur son navire. Il avait été tué par un des
hommes d'Ethan, lorsque l'équipage s'était aperçu de la présence du clandestin.
Ethan l'avait pris sous sa protection. Il lui avait expliqué le concept de
l'immortalité, le Jeu. Les règles du Jeu. Henri n'avait jamais souhaité vivre
éternellement, et n'avait jamais manifesté le moindre intérêt pour le Prix
final. Il n'avait alors qu'un but : vivre sa vie d'homme une centaine d'années,
et remercier le Seigneur pour ce cadeau divin. Ethan doutait que Dieu - ou les
Dieux - aient une quelconque incidence sur leur destinée d'immortel, et ne
pensait pas qu'il y avait quoique ce soit de divin dans l'immortalité ; mais ça,
Henri aurait eu le temps de l'apprendre en vieillissant. Il revoyait ce français
maniaque sur les bords, adorateur de Shakespeare, et qui gardait dans son
magasin une collection impressionnante de vieux ouvrages dont tout le monde
avait oublié l'existence aujourd'hui. Perdu dans ses pensées, il entendit à
peine la sonnerie de son portable. Il lui fallut plusieurs secondes pour
réagir.
_ Anderson, dit-il lorsqu'il décrocha enfin.
_ J'ai votre
information : il s'agit d'un certain Roger Rendall.
_ Un Chasseur ?
_
Oui. Il…
Marshall parut hésiter. Finalement, il déclara :
_ Il a été
abattu par Rendall. Puis décapité. L'immortel n'a pas respecté les règles.
Le
silence à l'autre bout de la ligne de bureau parut s'éterniser.
_ Anderson ?
Vous êtes toujours là ? demanda Marshall d'une voix inquiète tout en se
demandant ce qu'il venait de faire.
_ Oui. Où est-ce que je peux le trouver
?
_ Je ne peux pas vous le dire. J'ai juré de ne jamais interférer dans les
combats entre immortels. Je suis déjà allé beaucoup trop loin, et vous le
savez.
_ Rendall n'a pas respecté les règles. Pourquoi est-ce que vous les
respecteriez pour lui ? s'écria Ethan qui tremblait de fureur.
Sa main
serrait la rampe des escaliers. Une violente douleur vrilla dans toute sa paume
: une pointe venait de transpercer sa peau. La souffrance lui permit de
retrouver le sens des réalités. La vengeance embrumait l'esprit. C'était le
meilleur moyen pour perdre sa tête. La règle de base qu'avait appliqué Ethan au
cours de ces trois millénaires de survie : ne jamais se laisser gouverner par
ses sentiments. Il fallait toujours reconsidérer la situation avec le recul pour
être parfaitement lucide. La lucidité, la capacité de juger froidement n'importe
quelle situation, c'était ça sa ligne de conduite. Il fallait qu'il se
calme.
Il retira sa main ensanglantée de la rampe, et la secoua tandis que la
blessure se refermait.
_ Marshall ? appela-t-il en ayant repris son sang
froid.
Le guetteur ne répondit pas tout de suite.
_ Il a une chambre au "
Union Third Hôtel ". C'est à…
_ Je sais où c'est, coupa Anderson.
Merci.
Il raccrocha.
En entendant la tonalité de sa ligne de téléphone,
et le " bip bip " indiquant que la communication était coupée, Marshall se
sentit encore plus mal. Qu'avait-il fait ? Il était intervenu dans un duel
d'immortels, il avait transmis des infos classées secrètes à la dernière
personne à laquelle il aurait du les donner.