Avant Propos : Comme toujours, les personnages sont la propriétés dAaron Sorkin & Cie excepté Lola.
Les feedbacks sont les bienvenus.
" Parce quil y a des êtres qui nous manque et que lon regrette leur labsence "
Nous avons chacun un modèle, un être auquel on sidentifie, une personne que lon respecte. De toute ma vie, je nai jamais pensé que mon modèle puisse être une autre personne. Je suis, pour mon âge, une personne assez spéciale. Ou peut être que cest le monde autour de moi qui est spécial. Je lignore. Ce que je sais, cest que je suis moi même, surtout lorsque je suis entourée des miens et de ceux que jaime. Je me souviens parfaitement, jétais toute petite, je me noyais dans locéan de ses yeux et jy voyais tout ce quil ressentait. Un lien unique et particulier nous lie. Nous navons pas besoin de parler. Nos silences sont lourds de sens. Et on se comprend, quoi quon fasse. Cest la personne en qui jai le plus confiance. Et nous avons de longues années de complicité derrière nous. On se complète, on se soutient. Parfois, un grand vide nous envahit. Et dans ces moment là, jai peur. Parce que je le vois souffrir. Je déteste ces instants où il ne dit rien et se met à penser. Elle est encore dans ses pensées. Je le sais. Et je ne sais pas trop quoi faire dans ces cas là.
Je tiens un journal intime. Ca fait sept ans maintenant. Jy ait tout inscrit, mes peines, mes joies, et tout ce qui le concerne. Parce quil représente tout à mes yeux. Mais je ne sais pas très bien pourquoi je tiens ce journal. En général, on inscrit dans son journal des choses quon ne répéterai à personne. Mais moi, je lui dit tout. Et je ne fais que redire à mon journal ce que je lui ai dit à lui. Pourtant un jour, cétait il y a deux ans. Javais rencontré un garçon. Et cest peu être le plus grand secret que jai su gardé. Jaurai préféré mourir plutôt que de le mettre au courant. Je crois quil sest douté de quelque chose. Et mon journal a disparu. Je lai cherché, mis à sac la maison, et jen étais malade. Si quelquun venait à lire sil lisait ne serait ce quon mot sur Alec je me sentais extrêmement mal. Et je lui en voulais. Même si je navais aucune preuve quil lavait. Il est arrivé un après midi, ce qui était inhabituel. Jétais dans le living room, avec un livre et une tasse de thé. Il était souriant, sans doute heureux dêtre rentré de bonne heure. Mais son visage a très vite changé dexpression quand il ma vue. Moi et ma moue boudeuse. Jai commencé à laccuser, à lui dire quil navait aucun respect pour ma vie privée. Il ma laissée parler, et une fois ma liste darguments écoulée, il ma regardé et ma dit daller voir dans le tiroir de la commode de ma chambre. Il ma juré quil ne lavait pas lu. Il avait tout simplement glissé derrière le canapé du salon. Je me sentais à présent coupable moi même, de lavoir accusé injustement et davoir douté de lui. Je me suis rendue dans ma chambre, jai pris le carnet de cuir brun et lai rejoint dans le salon. Je lui ai tendu et lai prié de le lire. Et il appris lexistence dAlec. Quelque part, je me suis sentie soulagée. Je navais plus de secret, cétait bien trop dur à garder pour moi. Il a souri en voyant que je métais éprise dun ami. Et moi, je me suis sentie rougir. Mais ça valait le coup. Depuis, je ne lui cache rien. Et je laisse traîner sans crainte mon journal. Je sais quil ne le lit pas. Mais il sait quil nen a pas besoin. Car il connaît tout de moi, de ma vie, de ce que jaime, de ce qui me fait peur, de ce que je fuis, et de ce dont jai envie.
Nous avons de nombreuses passions communes lui et moi. Nous sommes des fans de sports, en particulier de football et de base ball. Nous lisons beaucoup. Il nous arrive de nous installer au coin du feu, lorsquil fait froid, en plein hiver, et de prendre un livre. Soit chacun le sien, soit un livre pour deux. Et dans ce cas, un de nous lit à voix haute. Jaime quand cest à son tour de lire. Il a une voix douce, et mélodieuse aussi. Je passe des heures à lécouter parler et ne men lasse pas. Il suffit quil ouvre la bouche pour que tout sillumine. Et nous sommes aussi de fins cuisiniers. Nos plus grands fous rires se passent dans la cuisine. On décide de faire un gâteau, mais au fur et à mesure que la préparation avance, on saperçoit quil nous manque des ingrédients. On change alors la recette à notre façon et au sortir du four, on a bien souvent des surprises. Je veux dire par là que nous arrivons à créer de délicieux gâteaux ou alors des choses innommables et immangeable. Nous sommes tous les deux épris de liberté. Les grands espaces, les paysages qui sétendent à perte de vue Les balades. Nous passons de longues heures à nous promener quand il nest pas trop occupé et préoccupé par son travail. Il meffraie parfois à travailler autant. Nous sommes des amoureux du soleil, de la Californie doù il est originaire, les plages, les vagues, le surf, la voile Et enfin, les débats. Nous adorons débattre. De tout. Il ne nous faut quun sujet et nous voilà partis pour des heures de palabres. La plupart du temps, nous sommes daccord, mais faisons comme si ce nétait pas le cas. Il arrive cependant quon ne le soit pas. Et à la fin de la discussion, ni lun ni lautre na été assez convaincant pour changer dopinion. Parfois, en pleine conversation, il sarrête et me regarde. Un regard troublant. A chaque fois quil fait ça, jai limpression quil la voit à travers moi. Mais nous nen parlons jamais, comme sil sagissait dun sujet tabou. Je ne sais pas dailleurs si jaimerai quon en parle.
Tout en lui me passionne. Je ne connais personne de plus intelligent, impliqué dans ce quil fait, entier, passionné. Et beau. Tout le monde menvie dans mon entourage. Et ils ont raison. Cest lhomme le plus beau qui soit. Je ne lui dirai pas il en serait trop heureux. Mais il sait que je nen pense pas moins. Durant toutes ces années, nous avons appris à nous connaître par cur. Nous ne nous étonnons pas lun et lautre, mais nous avons toujours quelque chose à apprendre. Ce qui est assez paradoxal en fin de compte. Je le vois souvent rentré tard. Il est épuisé, tient à peine debout, mais je ne lai jamais entendu se plaindre. Il aime son travail. Il aime les gens avec qui il travaille. Moi aussi dailleurs, il font un peu partis de ma famille. Et même dans des moments où il est au bord de lépuisement, il me consacre son temps et son énergie. Moi, je meurs denvie de le prendre dans mes bras et de le dorloter comme il la fait si souvent. Cest agréable dêtre blottie contre lui. Le silence sinstalle, et seuls nos souffles se font entendre, réguliers et à lunisson.
Ce matin, je regarde par la fenêtre de notre maison. Il pleut des cordes dehors. Et il fait presque nuit. Quelques voitures passent, mais la rue est calme. Il est parti de bonne heure, une fois de plus. Et même si jai toute la matinée de libre, je nai pas pu mempêcher de me lever. Nous avons pris notre petit déjeuner ensemble. Je trouve ça tellement triste de manger seule. Il était en retard, comme dhabitude. Il sest pris les pieds dans son porte documents dans lentrée, a oublié ses clés sur la console, un véritable chambardement. Il na pourtant pas oublié de glisser un baiser sur ma jour, notre petit rituel avant que lun ou lautre ne parte. Je me suis installée à la fenêtre il y a une demie heure. Je lai regardé grimper dans la voiture, garée en face, je lai vu quitter le parking, et rejoindre son bureau en ville. Et depuis, je regarde au loin le jardin denfants. Il me rappelle de nombreux souvenirs et il est rare que je ne devienne pas mélancolique en y pensant. Le ciel semble séclairer un peu. Sil sarrête de pleuvoir, je pourrai mhabiller et passer prendre Natasha, ma meilleure amie. Elle naime pas beaucoup marcher, mais pour son bien, je lencourage à éviter les transports en communs, qui sont plus coûteux, plus polluants, et bien moins sains que le grand air. Je lentend déjà pousser des hurlements, soupirer, râler, sesclaffer pour prendre le bus. Rien que de limaginer me fait rire. Je jette un dernier regard vers lhorizon qui sétend sur plusieurs kilomètres et quitte la salle à manger où je métais installée.
A mon anniversaire, il ma offert ce que je souhaitais sans doute le plus. Je nosais pas lui demander, parce que cétait hors de prix. A la place, je lui simplement demandé un livre. Il nétait pas donné, mais il mavait assuré que ça ne le dérangeait pas. Et surprise en ouvrant la boite enveloppée dun nud rouge, la veste en daim que jadmirais depuis des mois. Chaque fois que je passais devant la boutique, je ne pouvais mempêcher de la regarder. Et son prix aussi. Je ne pensais pas quil puisse lacheter sans me le dire, me faire croire quil allait me prendre un bouquin. Je lai depuis presque un an maintenant, et en prend le plus grand soin. Lorsque lhiver tombe, je la range au placard, il fait bien trop froid, elle nest pas assez chaude. Mais la tentation est plus forte. Jai pris soin denfiler un gros pull de laine, mon écharpe, mon bonnet que jenfonce jusquà ne plus rien voir, et il ne me reste plus que mes gants. Mais le téléphone se met à sonner et je me précipite dans lentrée pour répondre.
" Allô ? "
" Tu nes pas encore partie ? "
" Jallai y aller. Un problème ? "
" Tu peux passer par le bureau avant de rentrer ce soir ? "
" Rien de grave ? "
" Non ! Cest une surprise ! "
" Daccord. Je serai là vers cinq heures. "
" Entendu. Hé ! Je taime ! "
Jaime tellement quand il me le dit. Je le sais, mais je ne me lasse pas de lentendre.
" Je taime aussi, à ce soir ! "
Comme je lavais prévu, Natasha, ma meilleure amie, navait nullement lintention daller jusquà luniversité à pied. Elle a ronchonné tout le long du chemin. Mais elle sest bien vite calmée quand je lai invitée à la maison le jeudi soir qui suivait. Je me demande parfois si elle aime venir à la maison pour moi ou pour lui. Elle le regarde toujours avec des yeux doux, un regard de biche. Ca mamuse, et parfois ça me donne envie de ne plus lui adresser la parole pendant des mois. Mais je ne peux pas mempêcher de lappeler dans les minutes qui suivent son départ tant je ladore. Nous nous connaissons depuis la crèche certainement, nos mamans étaient très proches. Enfin je crois. Et nous même sommes inséparables. Enfin, je repense à notre conversation tandis que je marche vers son bureau. Quelle est donc cette surprise ? Cela mintrigue un peu.
" Ton père sera là demain soir ? "
" Il y a des chances, à moins quil ait un procès en cours. "
" Et tu vas le retrouver ce soir ? "
" Oui, il ma demandé de passé à son bureau. "
" Tu lui passeras le bonjour de ma part. "
" Sans faute. "
Jen souris encore. Et sans y songer, je pousse déjà la porte de limmeuble où il travaille. Cest une véritable ruche au rez-de-chaussée, comme toujours. Je me dirige sans me poser de question vers lascenseur et appuie sur le 3. Jai à peine le temps dôter mes gants et mon bonnet que la porte souvre.
" Hé ! Lola ! "
" Bonjour ! "
Les gens qui travaillent ici sont tous très gentils, et il suffit que je sois là pour quils pensent à autre chose quau travail. Jadore lorsque jarrive dans son bureau. La porte est en général grande ouverte, il est au dessus dun dossier et il arbore ses lunettes. Ses nouvelles lunettes, depuis quil a perdu les anciennes Il est extrêmement intelligent mais il lui arrive parfois de faire des choses insensées et de ne plus se souvenir.
" Salut ! "
" Ma Princesse "
Le voilà debout, ouvrant ses bras pour que je puisse my blottir.
" Alors, cette surprise ? "
Il mentraîne par la manche et ouvre le bureau dun collègue qui a apparemment pris sa retraite.
" Je te présente notre nouvel avocat, Maître Josh Lyman ! "
Je nen crois pas mes yeux. Josh, son meilleur ami est devant moi, je ne lai pas vu depuis un certain temps, peut être deux mois, nous nous voyons de moins en moins souvent depuis quil vit à New York.
" Cest une blague ? " je mécrie en mélançant vers Josh et en le serrant dans mes bras. Ce sont de réelles effusions de joie. Il y a deux semaines le cabinet recherchait désespérément quelquun pour remplacer Stella Newton, un des meilleurs éléments de léquipe, et sous mes yeux, Josh Cest tellement bon de le voir. Il est un peu comme un grand frère, on a fait les quatre cent coups ensemble au grand damne du grand Chef !
" Comment ça va ma belle ? " ma-t-il demandé.
Comment je vais ? Mais on ne peut mieux, entourée des hommes qui ont le plus de place dans ma vie, comment pourrait il en être autrement.
" Bon, on va fêter ça ou on reste là à se regarder dans le blanc des yeux ? Cest moi qui invite. "
Nous voilà partis, tous les trois, comme il y quelques années quand Josh était encore à Washington.
Il na pas lésiné sur les moyens et a choisi le meilleur restaurant de la ville que je connaisse. Mais ça en vaut tellement le coup. Je ne fais que picorer dans mon assiette tant je suis absorbée par la conversation et tant jai de question à poser à Josh.
" Comment va Donna ? "
" Très bien. Elle vous embrasse tous les deux, je lai abandonné dans les cartons, et je me sens un peu coupable ! "
Le ton de remords quil arbore me fait sourire. Au fond Josh se fiche un peu davoir lasser tout le boulot à sa femme, il en a toujours fait ainsi. Mais je me suis parfois demandé si Donna ne le suppliait pas de la laisser être sous ses ordres.
" Kimy et Andreas sont impatients de venir et ils la font devenir folle. "
" Au moins, ils tiennent ça de toi ! "
Cest plus fort que moi, les voir se chamailler est un réel plaisir. Soudain, Josh met fin à la dispute et me regarde, puis il détourne les yeux.
" Sam Parle moi de notre belle Lola ! "
Il est silencieux, et semble réfléchir.
" Que veux tu que je te dise, elle sest mis dans la tête de travailler pour le compte du prochain président des Etats Unis. Mademoiselle est sans doute la plus studieuse de sa classe, et a un brillant avenir davocat devant elle. Et elle cuisine à la perfection. Des choses que tu savais déjà. "
" Oui, je savais quelle était parfaite ! "
Nous nous échangeons des sourires et je pense que je rougis légèrement. Soudain, il se lève en sexcusant et Josh et moi nous retrouvons face à face, seuls, silencieux.
" Comment va ton père Charlotte ? "
" Ca va. "
" Je profite quil ne soit pas là enfin Donna et moi, on se fait beaucoup de soucis. "
" Cest pour ça que vous revenez à Washington ? "
" Je reviens parce que Sam me la demandé. Il voit quelquun en ce moment ? "
" Non. Tu sais, il ne me parle pas de ça. Il passe des nuits sans lendemain, parfois. "
" Et toi, tu vas bien ? "
" Je vais bien. Tu sais, ces derniers temps, jai un peu limpression quil est distant. "
Josh ne me répond pas, mais il baisse les yeux dans son assiette.
" Il ne ma jamais rien dit mais je suppose que cest enfin que cétait "
" Je ne peux pas ten parler. Mais demande lui de le faire. Vous vous sentirez tout de suite mieux. "
Josh va passer la nuit dans le salon, dans le canapé lit quil déteste. A chaque fois quil dort ici, il sen prend à notre canapé lit et il se lève le lendemain avec des courbatures Je lui ai emmené des coussins et des couvertures, jai enfilé mon pyjama après avoir brossé mes dents, un rituel que papa ma appris, toute petite. Je ne perds pas une seconde pour me glisser sous ma couette encore froide, et mendors aussitôt. Mais ma nuit est agitée. Jentends des voix, entrevoit des visages, que je ne connais pas, ou que je connais trop. Tout est flou et une sensation désagréable menvahit. Jai remarqué quà cette période de lannée, je dors moins bien. Mes rêves sont violents, mon esprit préoccupé.
Josh, Donna et leurs deux enfant s ont finalement emménagé dans un bel appartement, à quelques pâtés de maison de chez nous. Cest pratique et ça nous permet de nous voir souvent. Je passe chercher Kimy et Andreas pour aller jusquà leur lycée, on récupère Natasha sur le passage, et le soir, je vais discuter avec Donna. On sassoit toues les deux atour dune bonne tasse de thé et on parle pendant des heures. Si bien quun soir, papa est venu me chercher lui même car je tardais à rentrer. Nous avons fini par dîner chez Josh.
Je fête mes 18 ans aujourdhui. Cest un jour spécial. Oh pas parce que mon père a eu lidée de réunir tous mes amis pour un repas, ou parce quil va me gâter comme tous les ans. Mais parce que je ressens un grand vide au fond de moi. Je naime pas mon anniversaire. Alors que dautres voudraient le souhaiter 365 jours par an, moi je donnerai tout pour que ce jour disparaisse. Cest mon jour de déprime personnel. Et je crois que cette année cest pire. Peut être que je réalise avec le temps et la maturité que jaimerais savoir, et quen fait, je ne sais rien du tout. A lextérieur de ma chambre, jentends le bourdonnement des premiers invités déjà bruyant. La voix de Natasha me parvient de lentrée. Dordinaire, je serais allée la retrouver immédiatement. Mais pas aujourdhui. Jai besoin dêtre seule avant daffronter la foule. Le reflet dans le miroir est le même quhier, pourtant, je sens que je suis différente à lintérieur. Et je sais que ce soir, papa et moi nous parlerons.
" LoLa ? " Quand on parle du loup.
" Cest ouvert ! " Il porte un jean et un sweat bleu marine. Sil nétait pas mon père, cet homme me ferait fondre en dépit de ses 51 ans. Jai vu de nombreuses photos de lui quand il avait une trentaine dannées. Et il na pas changé. Quelques rides au coin des yeux peut être. Et quelques cheveux argentés qui ornent sa chevelure dun brun ténébreux. Ses yeux bleus sont mon refuge. Quand tout va mal, cest le seul endroit où je me sente bien. Parce que ses yeux ne mentent pas. Ils inspirent confiance. Je ne lui ressemble pas tellement. Mes yeux sont noisettes et mes cheveux sont roux. Rien à voir.
" Tu es splendide Comment as tu pu grandir aussi vite ? "
Je tente de retenir les larmes qui menacent le coin de mes yeux. Jai des souvenirs qui reviennent, lorsque jétait petite. Et tout se brouille dun seul coup.
" Charlotte, ça va ? "
Aurait-il découvert que je suis sur le point de pleurer ?
" Je vais bien papa. "
" Tout le monde est là, ils nattendent plus que toi. "
" Jarrive tout de suite. "
Mais pas avant de mêtre blottie contre lui et davoir senti un geste rassurant, une caresse de sa main sur mes cheveux.
Jai fait bonne figure toute la journée même si au fond, je mourrai denvie den finir, et de me retrouver seule. Je me suis installée près du feu, jai troqué ma robe de cocktail contre un vieux jean et un pull en laine beige. Je regarde les flammes crépiter, le bois craquer et je ne maperçois même pas quil vient de sasseoir près de moi. Je sais que mon regard et vide, que toute mon énergie sest évaporée. Je nai plus envie de faire la fête. Jai assez fait semblant pour aujourdhui.
" Cest un jour important pour toi "
Je narrive plus à retenir mes larmes à présent. Elles coulent sans retenue sur mes jours, je sanglote doucement, et japprécie quil ne bouge pas encore.
" Elle me manque tellement "
" Je sais "
" Cest injuste ! Nous devrions le passer ensemble ce jour, il nous appartient à toutes les deux, et elle nest pas là. Tu ne mas jamais parlé delle, je nai aucun souvenir, aucune photo, je ne sais rien delle. Mais je sais quelle me manque et que son absence me fait mal "
" Je ne ten ai jamais parlé parce que " il cherche ses mots. Cest bien la première fois quon a du mal à communiquer tous les deux.
" Jai cru quen ten parlant, tu souffrirais davantage, et je souffrais assez comme ça sans avoir à te faire partager ma peine. "
Il passe une main à travers les boucles de mes cheveux.
" Elle avait les même cheveux flamboyants que toi. Cest la première chose que jai remarqué chez elle. Notre première rencontre a été un désastre. Elle était institutrice. Elle avait emmené ses élèves visité la Maison Blanche et je devais leur servir de guide. "
A limaginer jouant les guides touristiques, je ne peut mempêcher de sourire. Il en rit aussi.
" Nous nous sommes détesté dès le premier regard ou plutôt ça a été le coup de foudre. Sans quon veuille lavouer, nous sommes tombés amoureux, il y avait vraiment quelques chose de très fort entre nous. Mais cétait très compliqué. Déjà, il y avait mon boulot, à la Maison Blanche qui prenait tout mon temps. Et puis son père, enfin ton grand père, Leo. Il voyait dun mauvais il notre liaison, alors il a tenté de nous éloigner lun de lautre, ça na pas marché Ta grand mère Jenny ne ma jamais beaucoup aimé Enfin malgré tout ça, on a décidé de partir à Las Vegas. Jétais prêt à lépouser devant Elvis, quand je me suis dit que ce nétait pas ce que nous voulions. Nous sommes rentrés à Washington. Et nous avons organisé un grand mariage. Un an seulement après notre rencontre. Tout sest passé très vite, on ne sest plus quitté malgré mon travail, et le sien. Nous étions souvent séparés en raison de voyages daffaires Elle en avait assez mais elle na jamais rien dit. Et puis un jour, je rentrais de Miami, un voyage où elle navait pas voulu aller. Elle était assise dans le canapé. Elle souriait. Elle avait lair serein. Tranquille. Elle na pas eu besoin de le dire. Jai compris tout de suite. Tu es née neuf mois plus tard. "
Je sentais quil avait du mal à finir ses phrases. A parler distinctement sans avoir la gorge serré. Je sentais quil souffrait de ramener tant de souvenirs à sa mémoire. Et moi aussi, car je découvrais ce qui me manquait depuis 18 ans.
" Pendant sa grossesse, jai mis mon boulot entre parenthèse, le plus possible du moins. Et quand elle a appelé un jeudi soir, pendant un discours au congrès, jai tout quitté pour être auprès delle pendant laccouchement. Tu étais si petite, et si fragile. Tu lui ressemblais tellement. Tu avais sa frimousse. Lorsque je vous ai vu toutes les deux, toi, notre plus beau cadeau, et elle, jai pleuré pour la première fois. Tu étais un bébé si sage. Et elle était si tendre. Tu étais tout à ses yeux. Personne naurait jamais pu te faire de mal. Il vous arrivait "
Ses phrases étaient de plus en plus saccadées.
" Parfois, je rentrais et vous trouvais toutes les deux dans le salon. Tu riais aux éclats. Vous étiez joues contre joues. Et ces instants étaient magiques. Jaurai pu tout quitter si elle me lavait demander. Pour vous deux. Elle na pas voulu. "
" Est-ce que cétait la première femme qui a compté ? " Josais à peine lui poser cette question. Jignore même pourquoi je lai fait.
" Avant de la rencontrer jai été fiancé. A une femme qui ne maimait pas. Je nai rien vu. Elle a annulé le mariage. Je ne croyais plus à lamour. En fait je ne savais pas ce quétait lamour. Jai commencé à mener une vie de célibataire endurci. Les aventures ne duraient pas plus dune nuit, jai même couché avec une Call Girl. Et puis jai rencontré Mallory. Quand cette histoire de Call Girl a fait surface, elle men a voulu. Et je nai même pas chercher à mexpliquer auprès delle. Nos débuts ont été très difficiles. "
" Cest le moins quon puisse dire. " Je ne voulais surtout pas le blesser. " Qui a choisi mon prénom ? "
" Nous nous sommes battus pour ton prénom. Elle voulait que ce soit Eloïse, moi je voulais Elisabeth. On a été impossible de se mettre daccord. Puis Charlotte a fait surface. On la aimé tous les deux et depuis ta naissance, nous te surnommons Lola. "
Jaimais quil me parle delle, de leurs disputes enfantines, des moments où nous étions tous les trois Lorsque mon regard sobscurcit, il reprit la parole.
" Elle et toi Vous êtes pareilles. Tout en toi me la rappelle. Ton sourire, tes yeux, ta façon de débattre avec les gens, et avec moi en particulier. Ta confiance en toi, ton charme, ta voix douce et posée, tes passions pour les animaux, les enfants, la politique, la cuisine "
" Je lui ressemble tant ? "
" En tous points. Elle ta donné toute sa beauté, son intelligence, sa force. "
Mes larmes ont cessé de couler. Il ma un peu réconforté en me disant tout ça. Mais je veux tout de même savoir
" Un soir de janvier, il neigeait. Les routes étaient glissantes. Elle était allée faire les magasins. Elle tavait trouvé ton cadeau danniversaire en avance. Elle était surexcitée à lidée de me le montrer. Ton premier cadeau danniversaire. On avait rendez vous à la Maison Blanche ce soir là. Tu étais chez la mère de Natasha. Cecil, ta nourrice, une grande amie de Mallory. Jai eu une réunion de dernière minute qui sest éternisée. Jétais fou de remords parce quelle devait être dans mon bureau en train de faire les cent pas. Jai traversé les couloirs à toute hâte, impatient de la voir et de la serrer dans mes bras. Il ny avait personne dans mon bureau. Pas de messages, rien. Jai dabord pensé quelle était passé te récupérer. Ma secrétaire est entrée à ce moment. Elle avait un visage sombre. Elle allait mannoncer une mauvaise nouvelle. Je nai pas mis longtemps avant de faire le lien entre Mallory, toi, et un accident. "
Cest bien trop dur pour que je contienne mes larmes.
" Elle a manqué un virage glissant. Sa voiture a fait plusieurs tonneaux. Elle est "
Il ne peut pas finir sa phrase. Et je ne veux sans doute pas quil la finisse. Pour la première fois, je le vois pleurer. Nos mains se joignent, nous lient.
" Jai pensé à son corps qui devait être froid dehors, sou cette neige. Jai pensé que sa place resterait à jamais vide dans notre lit, dans mon cur, dans ta vie. Jai pensé à toi. Si petite, si fragile, et qui avait tant besoin de ta maman. Je pensait ne pas avoir la force de vivre sans elle. Mais tu étais là. Ma raison de vivre. Mon rayon de soleil. La seule lumière de ce monde. "
" Des fois par moments je sens sa présence. Jai limpression quelle est là, même si je ne la connais pas, je sais que cest elle. "
" Je sais parfois jai limpression quelle vit à travers toi. Tu as toujours été forte, comme elle. Jignore ce quil serait advenu si tu navais pas été là. Quand je pense à elle, et que son absence est insoutenable, je te regarde. Tu es notre plus belle réussite. Je suis sûre que là où elle se trouve, elle est fière de ce que tu es devenue. Et moi aussi. "
" Je suis ainsi grâce à toi papa ! " Je ne peux mempêcher de maccrocher à son cou, et dattendre quil me câline. " Elle me manque tellement Mais tu es là, et elle est là aussi, jen suis sûre. "
Jignore si je me sens soulagée de tout cela. Je sais que jattendais la vérité depuis longtemps, et même si elle a été difficile à entendre, je crois quil a bien fait de me parler delle. Je sais que je nai aucun souvenirs, jétais trop jeune, mais parfois, jai limpression de me retrouver dans ses bras et de lentendre me dire des mots tendres et réconfortants. Même si je ne savais rien, je crois que jai toujours deviné ce qui était vraiment arrivé. Papa ne men avait jamais parlé. Je savais juste que je navais pas de maman. On mavait dit, petite, que ma maman était au ciel avec des anges. Jai grandi en acceptant cette simple explication et dans la crainte de blesser mon père en lui demandant la vérité. Mais en grandissant, je comprenais que ses longs silences, ses non dits, ses absences étaient du à un manque. Celui de lêtre aimé. En tous cas, il la très peu laissé paraître en 17 années. Et depuis 17 ans, il na pas aimé une femme. Maman et lui étaient des âmes surs sans doute. Je narrête pas de me demander ce qui se passerait si elle était encore là. Serions nous aussi complices que je le suis avec papa ? Je ne sais pas. Je sais juste que je voudrais quelle soit avec nous pour partager nos fous rires, nos disputes, nos soirées lectures au coin du feu, nos débats politiques que Josh et Donna on rejoint. Je voudrais pouvoir la voir, ne serait ce quun instant, et lui dire que je laime et quelle fait partie de moi. Et aussi quelle na pas à sinquiéter pour papa. Même si je sais quil nest pas totalement heureux. Il lui manquera toujours cette partie de lui que lhiver lui a volé. Il aurait pu quitter Washington après le départ de maman. Rejoindre la Californie et le soleil qui lavait vu grandir. Mais pour une raison que jignore, il est resté attaché à cette ville. Comme je le suis. Comme elle létait.
Maman avait 30 ans quand elle a rencontré papa. Elle accompagnait ses élèves à la Maison Blanche. Papa aurait juré que je deviendrai avocate. Erreur. Jai enseigné dans une école pendant huit ans. Mais la passion de la politique a été plus forte je crois. Il aurait aimé que je devienne la première femme présidente. Mais il nest pas moins fier que je sois la secrétaire générale de la Maison Blanche. Je dirige un peu le pays. Notre complicité est restée intacte, et cela dure depuis 32 ans. Je lui ai présenté mon fiancé la semaine dernière. Il lui a tout de suite plu, même sil nen laissait rien paraître. Nous parlons déjà mariage. Nous avons même envisagé de faire cela très discrètement à Las Vegas. Mais ce nest pas vraiment ce que nous voulons, et je veux que maman soit fière de mon mariage. Quaurait elle dit si elle nous avait vu jouer la comédie devant Elvis ? Je veux un grand mariage dans une église fleurie. Et je veux que maman soit là, elle et ses amis anges, quelle a rejoint il y a si longtemps.
Je regarde autour de moi, le cimetière semble bien vide. Jai apporté un bouquet de roses blanches pour maman. Depuis que jen sais un peu plus sur elle, je viens une fois par semaine déposé quelques fleurs, et aussi parlé avec elle. Nous avons de grandes conversations, sur papa, sur Chris, sur mon boulot quelle napprécie pas je lui rappelle trop son père et le mien je crois. Vous devez me prendre pour une folle. Mais jai de réelles conversations avec elle. Je lentends. Comme si elle était présente. Elle me conseille et me guide. Et surtout, elle minsuffle sa force. Quand je suis perdue, je me réfugie à ses côtés.
" Tu sais ma petite maman papa est un peu déprimé en ce moment. Il ne dit rien, mais il croit perdre sa petite fille. On a été si proches pendant toutes ces années que de me laisser avec un autre homme, cest un peu difficile à accepter. Je donnerai nimporte quoi pour que tu sois à ses côtés en ce moment. Je sais quil va avoir besoin de ta présence Je taime maman "
Nous avons chacun un modèle, un être auquel on sidentifie, une personne que lon respecte. De toute ma vie, je nai jamais pensé que mon modèle puisse être une autre personne. Pour tout ce que nous avons partagé, pour ce quil ma apporté quand il me manquait quelquun, pour les sacrifices quil a fait, pour la passion quil met dans tout ce quil entreprend, il nexiste pas de personne plus parfaite que lui. Mon père est mon modèle. Il a su jouer le rôle de maman quand jen ai eu besoin. Il a été mon meilleur ami. Mon frère. Il nexiste pas de personne plus extraordinaire que mon père. Je laime.
Charlotte " Lola " Seaborn
Ecrit par Anna.